Faut-il être extraordinaire pour être une héroïne de fantasy ? Du droit d’être quelconque

Florie Maurin

Est-il possible d’être un – voire, le – personnage féminin central d’une œuvre de fantasy sans être pétrie de pouvoirs en tous genres ? C’est en travaillant sur les héroïnes des romans de Pierre Bottero, au cours de ma thèse, que cette interrogation a commencé à se dessiner. En effet, toutes sont extraordinaires et souvent surnaturelles[1]. Rien de véritablement étonnant puisque l’auteur suit les codes du genre dans lequel il s’inscrit : la fantasy. Cela signifie-t-il, dès lors, que l’héroïsme de fantasy est nécessairement dépendant du caractère extraordinaire des personnages ?
      Nous proposerons quelques pistes d’analyse en fondant notre réflexion sur les figures féminines des œuvres. Pourquoi ? Les héros répondent eux aussi à des codes et ne sont pas exempts de ce qui se présente comme une injonction à l’extraordinaire, convenons-en[2]. En ce qu’ils sont bien plus nombreux, gageons toutefois qu’ils disposent d’une gamme d’héroïsme plus étendue, mais, surtout, le besoin des héros de faire leurs preuves nous semble moindre que celui des héroïnes qui paraissent devoir sans cesse prouver leur valeur. Avoir la première place, celle qui est traditionnellement attribuée à un personnage masculin[3] ? Certes, c’est possible, mais encore faut-il la mériter et avoir l’étoffe du héros, comme semblent l’indiquer nombre de romans proposant des héroïnes aux caractéristiques « viriles »[4]. D’un genre à l’autre, ces enjeux varient et il conviendrait que le sujet soit traité par un·e spécialiste des représentations masculines, raison pour laquelle nous nous concentrerons ici sur les héroïnes (au sens de personnages de premiers plans et/ou à l’origine de hauts faits).
      Ainsi, nous chercherons à dresser un bref panorama des protagonistes féminines en lien avec le genre de la fantasy avant de nous intéresser plus avant à la question des représentations et des modèles, en particulier lorsqu’ils sont offerts à la jeunesse. Pour finir, nous présenterons quelques romans dont les héroïnes sont, précisément, ordinaires ; une tendance qui paraît s’esquisser dans le monde du livre.

Un poncif de la fantasy (jeunesse)

      Si elles ont longtemps été de grandes oubliées[5], les héroïnes de fantasy jeunesse se développent au tournant des XXe et XXIe siècles, probablement sous l’impulsion d’À la croisée des mondes (Pullman, 1995-2000) et de sa jeune protagoniste, Lyra Belacqua. Naissent alors des élues, des enfants de la destinée dotées de dons prodigieux, des génies dont l’incroyable intelligence leur permet de se sortir de toutes les situations, des combattantes hors pair capables de défaire tous les adversaires qui se présentent à elles, de puissantes magiciennes dont les arts mystérieux peuvent sauver les mondes en péril dans lesquels elles s’inscrivent… Nul besoin de chercher longtemps pour que les premiers noms nous apparaissent : résonnent en ces lignes les histoires d’Ewilan, de Lyra, d’Ophélie, d’Alina Starkov, de Ciri et même d’Hermione Granger[6] dont les multiples talents, poussés à leur plus haut degré, la hissent vers l’extraordinaire.
      Cette aura de l’exceptionnel n’a, nous le disions, rien de surprenant en soi puisque les romans que nous avons convoqués ici appartiennent à la fantasy, un genre dans lequel les héros et les héroïnes ne sont pas exactement comme tout un chacun. En cela, ils et elles reflètent également un héritage historique et étymologique puisque est héros, initialement, « un être fabuleux, la plupart du temps d’origine mi-divine, mi-humaine, divinisé après sa mort »[7], c’est-à-dire un personnage qui est ou devient extraordinaire. Selon Florian Besson,

Souvent, les protagonistes féminines ne dérogent pas à cette règle et reconduisent à leur tour ce motif de l’élue ou, tout du moins, de la figure extraordinaire.

L’enjeu des représentations féminines : quels modèles ?

      Ainsi les héroïnes de fantasy, quand elles sont présentes, sont presque toujours exceptionnelles, voire surnaturelles[9]. Qu’à cela ne tienne ! me direz-vous peut-être, cela vient en grande partie du genre des romans (c’est vrai) et n’a aucune incidence (c’est moins vrai…). En effet, les représentations dans la fiction ne sont pas neutres, en particulier lorsqu’elles s’inscrivent dans des œuvres qui s’adressent à la jeunesse, une population en pleines construction et socialisation. Comme l’ont déjà montré nombre d’études, la fiction a une incidence palpable sur notre réalité : les représentations recèlent ainsi un gigantesque pouvoir. Citons, à titre d’exemple, un article d’Anne Dafflon Novelle sur l’imaginaire des enfants et les histoires qu’ils et elles sont en mesure dinventer. Voici l’une des conclusions, terrifiante : « les stéréotypes véhiculés dans la littérature enfantine ont une influence sur les propres productions des enfants »[10]. Insistons donc encore une fois sur le caractère crucial de ces enjeux et sur l’importance de représenter des personnages de tous genres, de toutes orientations sexuelles, de toutes couleurs de peaux, de tous milieux sociaux, entre autres.
      Quid des héroïnes extraordinaires ? La problématique est similaire : représenter uniquement des personnages hors du commun peut permettre une belle évasion, faire rêver, voire répondre à des désirs enfantins et réaliser des fantasmes (se fondre dans un personnage puissant capable de détruire ses opposant·e·s comme de sauver le monde peut être ô combien jouissif pour un jeune lectorat), mais il y a lieu de s’interroger sur le message transmis. Dans ces cas, il ne nous semble pas qu’un roman ou que quelques-uns permettent d’associer fondamentalement l’héroïsme au caractère extraordinaire, mais que penser lorsque l’ensemble de la production, peu ou prou, fait cette association ? Ne s’échoue-t-on pas, dès lors, sur des écueils ? Telles sont les questions que nous soulevons. Difficile en effet de ne pas en déduire qu’être hors du commun est une condition sine qua non à l’héroïsme, nécessaire pour accomplir des prouesses, nécessaire pour faire le Bien, nécessaire pour être au centre de l’attention, et c’est pour cette raison que nous parlons d’une injonction à l’extraordinaire. Lorsque ce phénomène se double (et le cas est fréquent, en particulier chez les figures féminines) d’un impératif de beauté pouvant parfois atteindre une injonction à la perfection (physique et morale), il est d’autant plus préoccupant.

Élargir l’horizon…

      Si les héroïnes ordinaires sont encore peu nombreuses en fantasy jeunesse, il nous semble toutefois distinguer une tendance[11] du monde du livre à offrir de tels personnages et à prouver que des filles et adolescentes[12] quelconques peuvent réaliser de grandes choses. Les liens longtemps tissés dans le cadre de la fantasy entre héroïsme et caractère (voire, nature) extraordinaire sont certes solides, mais pas impossibles à dénouer, si on le souhaite. Ainsi s’élargit la palette des héroïnes. Présentons-en quelques-unes, à travers trois romans :

La forêt de Yara (Aurore Gomez), publié chez Rageot en 2022, présente les aventures d’une fille de douze ans amoureuse de la nature, vivant dans les bois à l’écart du monde. Elle est l’héroïne du roman – et donne son nom au titre – mais ne présente pas de caractère extraordinaire et ce, même si certains membres de sa famille le sont. Yara les côtoient sans être elle-même dotée de pouvoirs d’aucune sorte, à son grand désarroi.

Aurore GOMEZ, La forêt de Yara, Paris, Rageot, 2022, p. 120.

Aurore Gomez, La forêt de Yara © Rageot 2022. Illustration de couverture : Baptiste Puaud.

Dans Bayuk (Justine Niogret), le lectorat plonge dans le bayou à la rencontre de Toma, une jeune orpheline ayant grandi à Coq-Fondu et ne connaissant que son village. Aidée d’un jeune homme et d’une prêtresse pratiquant la magie vaudou, Toma entreprendra une quête salvatrice pour se libérer d’une malédiction. La magie l’entoure, sans que la jeune fille la pratique elle-même ; les combats font rage autour d’elle, sans qu’elle présente d’aptitudes particulières aux armes. L’héroïne est une adolescente, ni plus ni moins, aux prises avec une malédiction qui la dépasse.

Justine NIOGRET, Bayuk, Paris, 404 éditions, 2022, p. 59.

Justine Niogret, Bayuk © 404 éditions, 2022. Illustration de couverture : Studio Twist.

 

Confrontée à une dure réalité, Violette Hurlevent fuit dans le jardin par la fenêtre de sa chambre et découvre un monde merveilleux dont elle devient la Protectrice. Si Violette tient un rôle unique dans le Jardin, ce n’est en rien grâce à des dons particuliers, mais, semble-t-il, grâce à un heureux hasard puisqu’un passage se trouve sur la propriété familiale. Récoltant des reliques, la jeune fille certes rusée et débrouillarde, mais non extraordinaire devra veiller sur le Jardin et empêcher la redoutée Tempête de se produire.

Paul MARTIN, J-B BOURGOIS, Violette Hurlevent et le Jardin Sauvage, Paris, Éditions Sarbacane, 2019, p. 53.

Paul Martin et J-B Bourgois, Violette Hurlevent et le Jardin Sauvage © Éditions Sarbacane, 2019. Illustration de couverture : J-B Bourgois.


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